Continuum – un texte de Denis Longchamps

J’ai eu le privilège de pouvoir discuter avec l’artiste à son atelier de la présente exposition et de voir sa plus récente création en exclusivité, de même que les deux autres corpus qui l’accompagne. Le premier, Série Noire composait l’exposition solo Discarded Beauty, présenté à Pretoria, en Afrique du Sud. L‘autre corpus offre les quatre gravures que Fortin a réalisé lors de sa résidence d’artiste à l’atelier de gravure de Toni Tàpies, à Barcelone. D’entrée de jeu, Fortin explique que sa dernière œuvre est un hommage à Morton Feldman (1926-1987), compositeur et musicien expérimental influencé par John Cage (1912-1992) et dont la musique est parfois considéré minimaliste. Le processus artistique de cette œuvre d’envergure c’est enclenché à son retour d’Afrique du Sud

Série noire se décline en douze tableaux; des collages en noir et blanc créé à partir de bandelettes de papier plié incluant des partitions musicales vierges, des bandes dessinées japonaises et des photocopies. Le rythme harmonieux des triangles qui s’intercalent avec régularité, est ponctué par les lignes irrégulières des papiers imprimés et des manquements de couleurs dans le papier noir. Ces derniers créent des nuances de gris qui ne sont pas sans rappeler les tableaux noirs marqués à la craie. Mais cette série a plus en commun avec le monde du cinéma d’une autre époque qu’avec les salles de classe. Les bandelettes sont d’abord réalisées par pliage sur du ruban adhésif créant un motif triangulaire qui se répète infiniment et conservé enroulé comme des pellicules. Les rouleaux sont ensuite étudiés pour leurs qualités formelles puis coupés, assemblés et collés en tableaux. Série Noire se veut la dernière de la série des Écrans dont les grands formats éphémères furent présentés au Musée d’art contemporain de Montréal en 2008.

L’œuvre de Fortin, en particulier la série Solitudes présentée en 2002, avait été mise en parallèle avec l’art optique et cinétique des années 1960 par Rose Marie Arbour [1]. Dans la série Écrans et en particulier la Série Noire un parallèle avec l’art minimaliste de la même période me semble tout aussi évident que ce soit avec les tableaux à bande de l’américain Frank Stella (en couleurs ou monochromatique en noir) ou dans la répétition du motif incluant le triangle avec l’œuvre du sculpteur belge Carl André auquel je reviendrai sous peu.

Série Noire fut présenté pour la première fois à Pretoria à l’automne 2009, l’artiste en revient marqué par les injustices sociales qui sévissent toujours en Afrique du Sud. À son retour, Fortin se lance dans la création d’une œuvre d’envergure. Sans m’en dire plus, dans son atelier, Fortin dépose des boîtes d’archives au sol en deux rangées bien ordonnées et les ouvre. Le placement des boîtes, qui n’est pas sans rappeler ici encore l’œuvre minimaliste de Carl André, par exemple Equivalent VIII (1966) nous paraît fidèle au sens d’organisation retrouvé dans plusieurs œuvres précédentes de Fortin, mais leur contenu m’étonne. Dans les boîtes, on retrouve pêle-mêle des milliers de petites sculptures identiques.

Créé à partir de boîtes de conserves et d’un ouvre-boîte manuel dont la forme du triangle est répétée tout le tour du couvercle avec régularité, chaque sculpture et leur ensemble témoigne d’un processus laborieux et répétitif, voire même compulsif. Leurs dispositions dans plusieurs boîtes d’archives accentuent l’idée de la démesure, comme certaines musiques de Feldman qui durent plusieurs heures, For Phillip Guston (1984, 4 heures) ou String Quartet II (1983, 5 heures). L’installation au sol permet au visiteur de marcher autour de l’œuvre qui a ni début ni fin tout en étant contenu. Le titre même de l’œuvre, Continuum suggère cette idée de l’infini, un concept qui n’était pas étranger aux Modernistes, pensons ici à la Colonne sans fin (1937-1938) de Brancusi (1676-1957).

D’autres artistes, tout comme Fortin, reprennent certains concepts de l’art Moderne, tout en les réinterprétant dans une esthétique actuelle. La célèbre colonne de Brancusi est reprise par Pravdoliub Ivanov dans son Monument to the Unknow Washer Women (Luxembourg, 2005). Dans le même ordre d’idée, José Davila reprend la série Stacks de Donald Judd (1928-1994) avec des boîtes de carton et des bouchons de bouteilles (Sans titre, 2007). L’utilisation de matériaux communs ne suggèrent pas nécessairement une approche écologique dans une idée de récupération, surtout s’ils n’ont jamais été utilisé, mais deviennent dans les mains de l’artiste un médium à explorer pour ses valeurs formelles et esthétiques. En ce sens, le travail de Fortin rejoint celui de Tara Donovan, qui utilise des verres à café en styromousse, des pailles ou des élastiques dans ses œuvres, dans leur propos formel.

Mais la pièce Continuum de Fortin suggère aussi une nouvelle approche, plus libre, dans le désordre du contenu des boîtes. Une approche que l’on retrouve aussi dans deux des quatre gravures réalisé à l’atelier de Tàpies. Alors que deux gravures reprennent le motif des triangles de la Série Noire, les deux autres annoncent définitivement une nouvelle direction. Ces deux gravures se détachent des corpus précédant, mentionnons ici les Tondos (2003), qui s’inscrivait dans des processus laborieux de collages pour nous offrir des œuvres aux formes épurées crées avec quelques fils de couleurs qui s’entrecoupent et un ou deux morceaux de papier japonais déchirés. Dans l’œuvre globale de l’artiste, ces œuvres sont minimalistes tant dans le processus que dans leur interprétation, et où l’esthétique formelle domine. Pure beauté!

[1] Rose Marie Arbour, « Jérôme Fortin, éloge de la fragilité et des croisements », Espace, 62 (Hiver 2002-2003) : 45-46.

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Continuum, by Jérôme Fortin

The current exhibition presents us with works that Jérôme Fortin has produced in the past year. I had the privilege of speaking with the artist in his studio recently, and to have an exclusive look at Continuum – as well as the other two bodies of work also on display in this exhibition.

The first production, Série Noire, was part of Fortin’s solo exhibition ‟Discarded Beauty” presented at the Pretoria Art Museum, in South Africa. The second body of work presents a series of four prints produced during his residency at Antoni Tàpies’ workshop in Barcelona, Spain. Fortin explains from the start that Continuum pays homage to Morton Feldman (1926-1987), an experimental composer and musician influenced by John Cage (1912-1992) – whose music has been, at times, characterized as minimalist. Fortin began the production of this considerable body of work on his return from South Africa.

Série Noire breaks down into twelve works; black and white collages made from strips of folded paper, including blank staff paper, Japanese comic strips, and blackened photocopies. The regularly spaced and harmonious rhythm of triangles in Fortin’s compositions is punctuated by irregular lines of printed paper and colourless patches of black photocopies. The latter create nuances of grey that suggest chalk-marked blackboards, but this series has more in common with a bygone cinematic world than with a classroom. His long strips are produced by folding the paper onto adhesive tape, thereby creating an endlessly repeated triangular motif – which the artist keeps rolled up like film stock. Individually selected for their formal qualities, they are cut, assembled, and pasted into a tableau composition. Série Noire is intended to be the last in the artist’s Écran series, which was initially presented as large-scale, ephemeral pieces at the Musée d’art contemporain de Montréal in 2007.

Art historian Rose Marie Arbour has linked Fortin’s work—especially his Solitudes series, presented in 2002, to the optical and kinetic art of the 1960s.[i] It seems to me though, that another parallel could be made with Écrans, and especially with Série Noire, to the minimalist art of the same period – whether with Frank Stella’s colour and monochromatic black stripe paintings, or with the repetition of motifs (including the triangle) in the sculptures of Carl André.

Série Noire was first presented in Pretoria in the fall of 2009; and upon his return, Fortin embarked on the creation of a new and major work. Without going into too much detail at this point, Fortin arranged a series of opened archival boxes on the floor of his studio into two well-ordered rows. The placement of the boxes, which recalls the minimalist work of Carl André, for example Equivalent VIII (1966), shares the same organizational sensibility that one finds in many of Fortin’s earlier pieces. The contents of the boxes are, however, surprising: one finds a jumbled assortment of small and identical sculptures.

Created from tin cans and a hand-held can opener, Fortin’s triangular forms are repeated evenly around each lid. Individually and as whole, the sculptures testify to a labour-intensive, repetitive, and even obsessive process. Their arrangement in the archival boxes accentuates a sense of organizational excess, like some of Morton Feldman’s compositions – works that can last several hours— such as For Phillip Guston (1984) which has a duration of 4 hours, and String Quartet II (1983) which lasts 5 hours. Fortin’s floor installation allows visitors to walk around Continuum. Though the work is contained, it has neither a beginning nor an end. It evokes the idea of infinity – a concept familiar to both modernists and the artists of today – from Brancusi’s Endless Column (1937-1938), later reprised by (amongst others) Pravdoliub Ivanov, in his Monument to the Unknown Washerwoman (Luxemburg, 2005), and Kristof Kintera, with Do it Yourself (After Brancusi) (Prague, 2007). Brancusi is not, of course, the only modernist to have been cited by contemporary artists who use everyday objects and other materials. In the same vein, Mexican artist José Davila employs cardboard boxes and bottle caps in his Untitled (2007) to quote Donald Judd’s famous stack series.

The use of everyday materials does not necessarily imply either an ecological approach or the idea of recycling (especially if these materials are new). Rather, Fortin uses them as mediums to explore their formal and aesthetic qualities. In this sense, his work is akin to that of American artist Tara Donovan, who exploits the formal aspects of Styrofoam coffee cups and plastic straws to produce large-scale works, or rubber bands to create prints.

The disorderly contents of Continuum suggest a new and liberating mode of production for Fortin. This approach resonates in two of the four engravings produced at the Tàpies workshop. While two of them take up the triangle motif harking back to those of Série Noire, the remaining pieces seem to announce a new direction.  Indeed, these represent a break from previous series – one might recall Fortin’s earlierTondos (2003) that suggest a labour-intensive process of collage – with two finely worked prints created through an economy of means not previously seen in the artist’s production. Here, a few intertwined threads of colour and one (or two) pieces of Japanese paper were enough. In the artist’s overall production, these two recent works initiate a dialogue between minimalism and contemporary art, both in their interpretation and their process.

Looking at the containers that make up Continuum, I wonder if the artist has not attempted to ‟archive” this mode of production that we have come to expect, in order to take us in a new direction, to seek a new visual language where formal aesthetics still prevail – one that is sustained by themes of elegant beauty. More surprises are surely forthcoming. . .

Denis Longchamps

PhD, Art History


[i] Rose Marie Arbour, ‟Jérôme Fortin, éloge de la fragilité et des croisements,” Espace, No. 62 (Winter 2002-2003), 45-46.

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